[old] Notice historique du château de Sallegourde

Dans la banlieue Sud de Bordeaux, à Villenave d’Ornon, une demeure datant de la Renaissance vient d’échapper in extremis à une ruine totale. Cette histoire s’inclut dans celle de la conservation de notre patrimoine. Il est bon de le relater.

LES ORIGINES

Sur les ruines (déjà) d’un castel médiéval, la partie la plus ancienne des bâtiments fut élevée au milieu du XVIe siècle. Elle se compose d’un corps de logis à trois niveaux, dont le troisième est du XIXe siècle.

Le corps de bâtiment principal est flanqué de deux tours couvertes de tuiles plates. L’une d’entre elles -au Sud contient un escalier à rampes droites en pierres monolithes, elle est percée de quelques meurtrières pour armes à feu de petit calibre.

Dans l’angle Sud-Ouest de cette tour, au-dessus d’une porte en plein-cintre, on trouve une échauguette couverte de pierres de taille.

La première mention connue de ce Château est celle de sa vente en 1582 par Charles de LA HET, écuyer, à Guillaume de NOUHAUT, marchand.

En 1679, il passe à la famille Raymond de SALLEGOURDE, qui lui laisse son nom. La terre de la famille qui portait ce nom aux environs de Périgueux vient d’être vendue. Le réemploi a permis l’achat de cette vaste propriété, à une heure de marche de Bordeaux.

LES BARRIGUE DE FONTAINIEU

Leur histoire commence avec Lopo BARRIGUA, commandant la garnison portugaise de Safi au Maroc. A la suite d’un fait d’armes contre les Maures, le roi Jean III anoblit la famille en 1515. Vers 1580, après la mort du roi Don Sébastian, le Portugal est envahi par les Espagnols. Un Barrigua vient demander de l’aide à la Cour de Henri III, sans succès. Mais trouvant la vie agréable en France, il s’installe en Provence, puis son fils acquiert la terre de Fontainieu près de Marseille. La famille devient alors « Barrigue de Fontainieu », elle donne à la France des Conseillers-Secrétaires du Roi au Parlement de Provence, elle s’allie à des familles provençales très connues.

Sous Louis XVI, Prosper-François Irénée prend part comme officier de marine à la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis. Au début de la Révolution il émigre en Italie, s’y marie, rentre en France en 1796 et termine sa carrière comme Capitaine de Vaisseau.

Son fils Adolphe, né à Marseille le 7 mai 1803, a comme lui le goût de la peinture. Il remporte à 23 ans le premier « Grand prix de Rome » (1826) Il vient à Bordeaux dans le but de s’embarquer pour l’Amérique, loge chez des cousins… et épouse leur fille Elisabeth de Pradines, oubliant le voyage prévu !

Elisabeth est la fille de Henri-Casimir-Etienne Hilarion de Colla, Comte de Pradines, Maire de Villenave d’Ornon, et de Marie-Renée-Gabrielle de Raymond de Sallegourde. C’est un aïeul de celle-ci qui avait acheté le Château.

Ainsi en deux générations, par les femmes (chacune fille unique), Sallegourde passe des Raymond aux Pradines et des Pradines aux Fontainieu.

Prosper-Joseph-Henri, fils d’Adolphe, épouse à Marmande Melle Delaga qui meurt en donnant naissance à Gérard de Fontainieu. Le grand-père Victor Delaga va l’élever (ou du moins essayer…), tenter de le rapprocher de son père. Ce Gérard est un personnage original, extravagant, passionné. Etant l’aîné il reçoit Sallegourde en héritage.

Diplômé de l’Ecole des Langues Orientales, il publie à Paris chez Lemerre «Le Livre de l’Amour » de Tirouvallouva, traduit du Tamoul. Ce grand érudit se serait ruiné en composant et en faisant jouer à ses frais un opéra ! D’où la vente du Château, de tous les papiers et des tableaux de famille, dont certains furent sauvés in extremis par un neveu.
Il meurt à Paris, le 15 avril 1928, et repose au cimetière de Villenave, comme Henri de Colla de Pradines et son épouse Marie de Raymond de Sallegourde.

VERS LA RUINE TOTALE

Ceux qui visitent l’endroit entre 1980 et 1986 trouvent un spectacle de désolation puisque après deux ou trois propriétaires successifs, la propriété demeure inoccupée de 1978 à 1988.

L’état général est critique. Une partie de la toiture s’est effondrée, entraînant dans sa chute un gamin qui y pratiquait l’escalade » et qui est tué. La toiture de la tour Sud menace de s’écrouler elle aussi.

Dans une salle de rez-de-chaussée se trouve une cheminée monumentale portant les armes de la famille. Elle est très menacée.

Le domaine d’origine a été morcelé à plusieurs reprises. En 1988 il ne reste que 16 110 m2 et les bâtiments formant le corps du logis ainsi que ses dépendances. La métairie, ses terres et vignes ont fait place à un lotissement.

LE SAUVETAGE

La propriété est rachetée en 1988 par Gérard Leconte. En 1989 sont entrepris des travaux de rénovation. La première phase consiste en la réalisation du hors d’eau du corps de logis.

La toiture effondrée fera place à une terrasse (solarium) Le parquet de chêne à bâtons rompus du rez-de-chaussée ne pourra être conservé en raison des nombreuses infiltrations des années passées.

Parallèlement les travaux de la tour Sud sont entrepris : échafaudage de 15 m – découverture totale des quatre pentes – démolition de la totalité de litonnage, à l’origine trop faible et sous-dimensionné – restauration des chevrons de chêne, tous chevillés, formant un ouvrage de charpenterie digne d’un cours de compagnonnage – enfin remise en place des tuiles plates de Dordogne : pesant chacune 1,5 kg, il est malaisé de les élever à 19 m par grosse quantité ! Quatre ou cinq par fardeau monté à la poulie, puis à l’épaule sur des pentes à 70°, dans des postures tant inconfortables qu’acrobatiques ! Il faut trois mois pour venir à bout de cette restauration de la tour Sud.

Pendant ce temps, maçons, plâtriers et charpentiers s’activent : démolition des cloisons encombrantes et inesthétiques venues au fil des siècles diviser les pièces spacieuses – modification des ouvertures pour rétablir certaines proportions (accès de la tour Nord) – nettoyage des façades envahies par la végétation – remise en état des abords.

Une fois le bâtiment placé hors d’eau, limpide dans on plan initial, il faut attaquer la deuxième phase : « hors d’air », c’est à dire reconstitution de toutes les menuiseries extérieures et de leur vitrage. Les chiffres sont éloquents : 76 fenêtres et 398 vitres !

Lorsque la bâtisse est close, même si l’atmosphère intérieure peut être protégée , il faut penser à chauffer. Etape suivante : travaux d’installation de chauffage et de sanitaire. On ne peut compter sur les huit cheminées restantes, leur consommation est énorme, 1 m3 par jour par temps froid, inenvisageable.

Les travaux d’électricité sont conduits simultanément, mettant en œuvre des kilomètres de câbles et de canalisations.

Reste à raccorder le tout à la «civilisation », c’est à dire aux compteurs électriques, d’eau, de gaz, à l’assainissement public. Tel le creusement du Bassin des Suisses de Versailles. Les 900 m de canalisations sont posées en un seul jour, le 20 juin 1989 : un exploit technique…

Il faut attendre octobre pour prétendre habiter les lieux, ce qui est effectif le 28 du mois, après de multiples petits travaux tous aussi délicats que difficiles à résoudre.

Depuis les travaux se poursuivent dans le cadre d’un programme complet de restauration et de rénovation.

En décembre 2001, le Propriétaire obtient le Classement à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques par Arrêté Préfectoral.

Depuis les travaux de rénovation se poursuivent chaque année.

L’ensemble des dépendances est achevé depuis 2007, la restauration du château continue par le ravalement des façades.